Nous faisons le choix aujourd’hui de débuter ce blog par un commentaire, une méditation, une réflexion sur le recueil de poèmes de Rudolf Steiner intitulé Equinoxes, solstices. Rudolf Steiner (1861-1925), intellectuel autrichien et fondateur de l’anthroposophie, est principalement connu pour la pédagogie Steiner et les écoles du même nom. Plus connu pour ses œuvres philosophiques que pour sa poésie, ses poèmes sont pourtant particulièrement à même de nous éclairer sur sa pensée. Plus encore, c’est parce que sa poésie vise avant tout à nourrir et à alimenter nos méditations, qu’un tel commentaire nous paraît sensé en cette période de transformation qu’est le printemps.

Pour Steiner, s’ancrer dans le rythme du calendrier, entretenir un lien avec les saisons, c’est offrir au mental une occasion de lutter contre sa disposition naturelle à la dispersion ; c’est alimenter le lien qui nous unit au ciel, et, ce faisant, à nous-mêmes. Faire corps avec l’esprit d’une saison, vivre le réel en pleine conscience, dépasser nos dispositions égocentriques pour s’unir à l’univers, voilà l’ambition des poèmes de Steiner et des méditations qui doivent en découler. Inutile de préciser ici combien un tel projet entre en résonnance avec la philosophie yogique jusqu’au cœur même du mot yoga ; ce dernier, issu du terme sanskrit yuj, signifie unir, mettre ensemble, relier, tant le corps et l’esprit, que l’âme et le monde.

Ainsi, pour démêler les fils d’une pensée complexe, d’une poésie forte de symboles et lourde de sens, il nous faudra d’abord revenir sur la philosophie de Steiner, notamment sur la relation entre l’homme et l’univers qu’il ne cesse de mettre en avant. Il nous faudra aussi comprendre l’importance de l’alternance, des contrastes et du rythme qui régissent aussi bien les réalités astronomiques (les saisons, le jour, la nuit) que nos réalités quotidiennes les plus triviales (l’éveil, le sommeil). Ces précisions apportées, nous pourrons tenter de nous nourrir de ce que l’on appellera ici sa philosophie du printemps : comment profiter des arbres en fleurs, du soleil et du chant des oiseaux pour pouvoir s’élever et poursuivre cette quête que nous tentons tous d’ébaucher ? Mais, avant de répondre à de telles questions, un peu de patience sera requise pour parcourir succinctement le cœur de la pensée de Steiner.

L’homme et l’univers : la connaissance double

Impossible de capter l’essence des poèmes de Steiner sans comprendre sa philosophie de la connaissance. Pour Steiner, la connaissance est toujours double ; elle s’inscrit toujours dans un rapport de réciprocité : il ne saurait y avoir de connaissance de soi sans une connaissance de l’univers ; il ne saurait y avoir de connaissance de l’univers sans une connaissance de soi. Pour mieux saisir ce lien, cette connaissance double, laissons les premiers poèmes du recueil parler d’eux- mêmes.

Si tu veux te connaître toi-même,
Ouvre les yeux de tous les côtés sur l’univers.
Mais si c’est l’univers que tu voudrais connaître,
Jusqu’au fond de toi-même plonge alors ton regard.

Veux-tu te connaître toi-même,
Cherche-toi dans le vaste monde ;
Veux-tu connaître l’univers,
Plonge aux profondeurs de toi-même.
Comme une mémoire du monde,
Ces profondeurs te livreront la clé,
La clé des secrets du Cosmos.

Si l’on suit la logique des deux premiers poèmes, quiconque chercherait à se connaître devra avant toute chose se plonger dans l’infiniment grand de l’univers, dans ce que Steiner nomme « le vaste monde ». Ainsi, il semblerait qu’il y aurait un reflet entre le microcosme qu’est l’homme et le macrocosme qu’est l’univers. En effet, si l’homme peut tirer sa connaissance de lui-même de l’univers, c’est bel et bien parce qu’il existe des liens profonds (sinon absolus) entre l’homme et l’univers. On retrouve d’ailleurs ici, en filigranes, le principe yogique repris dans la Table d’émeraude : « ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas ».

Mais, loin de n’être qu’une connaissance qui n’aurait d’autre sens et d’autre portée qu’elle-même, cette connaissance double porte en elle les germes d’une sagesse, d’une communion, d’une joie. Elle apparaît comme la voie permettant à l’homme d’accéder à cet idéal d’union cosmique prôné tant par Steiner que par le yoga. C’est en tout cas ce que semble vouloir nous dire les vers suivants :

Saisis le sens, fie toi à l’être,
Et la vie même du monde
Au souffle de son existence
Ton souffle propre mêlera.

Ainsi, l’union des souffles dont il est question ici symbolise l’union du Soi et du Tout (ou, plus humblement : de l’homme dans l’univers), union qui est le projet et l’ambition de toute méditation. Loin de chercher à remplir vainement un intellect insatiable, la connaissance est ici au service de l’âme ; elle vise à délivrer cette dernière des barrières érigées chaque jour par le mental.

Les astres ont jadis parlé aux hommes,
Qu’ils se soient tus, c’est le destin du monde ;
Le poids de ce silence fait souffrir
Celui qui sur la terre le perçoit ;

Mais au sein d’un tel silence mûrit
Ce qu’aux astres les hommes ont à dire ;
Et celui qui entend ce langage
Peut en lui fortifier l’Homme-Esprit.

Dernier poème de la première série, le poème ci-dessus, outre la beauté des images qu’il convoque (le silence des astres et la souffrance humaine qui en découle), nous rappelle une nouvelle fois un concept éminemment yogique : les dvandva ou les paires d’opposés. Si on les considère comme de simples oppositions (haut, bas ; chaud, froid ; jour, nuit, etc.), les paires d’opposés n’ont pas grand-chose à nous transmettre. Mais, si l’on y voit une complémentarité nécessaire (il faut que la nuit sombre se fasse pour le jour clair puisse poindre, que la maladie soit éprouvée pour que la santé soit acquise, etc.), elles nous apprennent à accepter le monde des possibles que nous rencontrons chaque jour et à y chercher l’ancrage et la stabilité dans la foule d’états auxquels nous sommes confrontés. C’est une nouvelle fois ce que nous dit ici Steiner : c’est désormais dans le silence des astres qu’un langage des hommes peut voir le jour. Ce n’est qu’en se libérant de l’opposition initiale des paires d’opposés, qu’en se jouant de leur complémentarité, que l’homme peut fortifier en lui « l’Homme-Esprit » ou, plus simplement, le lien qui l’unit à l’univers. On retrouve une nouvelle fois les enseignements du yoga dans une telle assertion. En effet, l’un des sutras des Yoga sutras de Patanjali évoque la façon dont le yogi, installé dans sa posture, une fois concentré sur « ce qui n’a pas de fin », sur l’infini, (l’Esprit dans le langage de Steiner) est à même de se libérer des assauts des paires d’opposés ; c’est ce qui est contenu dans le sutra : tato dvandvânabhighâtah [tatah = cela (ici, la maîtrise de la posture) ; dvandva = les paires d’opposés ; anabhighâtah = pas d’attaques ; dans la posture, l’homme ne subit plus l’attaque des paires d’opposés].

Ainsi, l’enseignement de ces quatre premiers poèmes peut être résumé de la façon suivante : l’homme peut (et doit) accéder à la connaissance (connaissance de soi, connaissance du monde, en somme à cette connaissance double) s’il prend conscience du lien qui l’unit à l’univers. Ce n’est qu’en vivant pleinement ce lien, en l’embrassant, que la connaissance et la joie qui en émanent seront rendues possibles.

Mais, refusant d’en rester à la simple affirmation d’un impératif à suivre, Steiner est soucieux d’éclairer ses lecteurs, de les guider en leur proposant une méthode, une marche à suivre – n’oublions pas son intérêt pour la pédagogie ! C’est dans une telle mesure qu’il faut comprendre sa conception des saisons à laquelle nous allons nous intéresser maintenant.

La sagesse des saisons : l’art de la complémentarité

Comme nous l’avons dit plus haut, la terre et l’homme sont régis par des rythmes distincts : le sommeil et l’éveil sont les phases les plus évidentes de l’homme ; les saisons, celles de la terre.
Si nous nous intéressons plus particulièrement aux saisons, nous voyons combien la nature est changeante au grès des mois. Rayonnante l’été, endormie l’hiver, la nature vit elle aussi des périodes d’éveil et de sommeil, d’excarnation, d’incarnation.

Au courant de l’année alterne
La force estivale de croissance
Avec le repos hivernal.
Comme au cours d’une vie humaine
Succède aux vigueurs de la veille
Le calme du sommeil.

Nous retrouvons bien ici la réciprocité entre le rythme cosmique et le rythme humain que nous avons mise en évidence plus haut : un parallèle est énoncé entre la force estivale de la nature et les vigueurs de la veille d’une part et d’autre part entre le repos hivernal et le calme du sommeil. Plus encore, nous découvrons la façon dont Steiner conçoit chacune des deux saisons pleines que sont l’été et l’hiver. L’été est présenté comme une période de croissance, de force ; le feu y prédomine. À l’inverse, l’hiver est le temps du repos, de la nuit, en somme, des ténèbres. Mais, si cela vaut pour la nature, l’inverse prévaut pour l’homme. C’est bien ce qu’insinue le poème suivant :

La chaude torpeur de l’été
Fait somnoler l’âme de la terre ;
Le radieux miroir du soleil
Brille dans l’espace
Au-dehors.

Dans la froidure de l’hiver,
De la terre l’âme s’éveille ;
Lors, en esprit, le vrai soleil
Illumine le cœur
Au-dedans.

Été, jours de joie,
Sommeil de la terre ;
Hiver, sainte nuit,
Veillée sur la terre.

Steiner nous dit ici les choses suivantes : en été la lumière brille « dans l’espace au-dehors », autrement dit, dans la nature ; en hiver, « le vrai soleil illumine le cœur au-dedans » autrement dit, dans l’âme humaine. Tentons de préciser une telle assertion.

Si l’on s’intéresse plus particulièrement à l’hiver, elle semble, pour Steiner, l’occasion d’un éveil spirituel : ce n’est que dans « la froidure de l‘hiver », dans cette période où la nature retient son souffle, que l’âme s’éveille véritablement. L’été, malgré sa lumière naturelle qui baigne nos quotidiens d’éclat, ne peut être la saison de la lumière spirituelle. Inutile de préciser que nous retrouvons ici une nouvelle fois la même paire d’opposés que nous avons vu précédemment : ce n’est que dans les ténèbres hivernales, dans la nuit froide de décembre, qu’une lumière céleste pourra s’élever dans notre âme, qu’une conscience éclairée pourra naître dans notre esprit. Ainsi, comme la nuit, l’hiver est le temps de l’incarnation, du retrait, du repli.

À l’inverse, l’été est une saison où l’âme, somnolente, ne peut que se tourner vers l’imagination rêveuse, vers la contemplation passive de la nature qui danse autour d’elle. Après sa retraite hivernale tournée vers la lumière spirituelle, elle doit désormais s’excarner, laisser la lumière solaire la pénétrer sans y toucher.

Toutefois, pour que l’été puisse donner libre cours à la contemplation, à l’imagination, il faut qu’une transformation se soit opérée. En effet, nous sortons à peine de l’hiver, doucement, fébrilement, encore engourdis par les gels tardifs. Comment dès lors retourner instantanément vers cette contemplation estivale ? Comment l’atteindre ? C’est une nouvelle fois vers la méthode que nous propose Steiner qu’il faut se tourner pour puiser des réponses.

La philosophie du printemps : la naissance de l’univers et l’âme contemplative

Si la philosophie de Steiner nous apprend à nous jouer des paires d’opposés, elle nous apprend aussi à transiter d’une période à une autre, d’un état à l’autre. Un réveil trop brusque ne saurait entrainer un éveil serein. Il en est de même pour le passage de l’hiver à l’été, de l’été à l’hiver. L’automne et le printemps ont des rôles de passeur, de médiateur ; ils visent à nous guider d’un état paroxystique à un autre.

Le printemps n’est qu’autre que le moment où peut s’opérer cette transformation de la conscience intériorisée à une conscience exaltée ; il est la saison du passage de l’incarnation à l’excarnation, faisant de nous des êtres semblables aux papillons quittant lentement leurs cocons.

Il brille le soleil –
Qu’apportent ses rayons
D’une puissance telle
À la fleur, à la pierre ?

L’âme ourdit son destin –
Après l’effort de croire,
Qui la pousse à grandir
Vers la force de voir ?

Âme, à toi de chercher
Dans la pierre le rayon,
Dans la fleur la lumière :
Toi-même trouveras.

Ce poème est intéressant pour comprendre la particularité du printemps dans la pensée de Steiner. Ce n’est plus dans les profondeurs de son être que l’homme doit chercher la connaissance (comme cela peut être le cas durant l’automne). Au contraire, l’homme, à la vue des rayons du soleil, doit se pencher sur la fleur, sur la pierre, pour capter les ondes de la lumière solaire, pour y trouver son reflet. Invitation à la contemplation, à l’observation attentive, telles semblent être les premiers conseils de Steiner à l’approche du printemps.

Le rayon de soleil
Scintillant de lumière
A glissé vers la terre.

Sa promise, la fleur,
Vibrante de couleurs,
Radieuse, l’accueille.

À la fille terrestre
En grande confidence
Le rayon dit comment

Les puissants, les solaires,
Ces enfants de l’esprit,
Écoutent chez les dieux
Monter le chant du monde.

Et la fleur fiancée,
Aux brillantes couleurs,
Songeuse entend le chant
Du feu dans la lumière.

Ici nous voyons l’importance de la passivité dans la philosophie du printemps. L’observation, l’accueil de la lumière, l’écoute sont autant d’expressions auxquelles recourt Steiner pour insister sur cette contemplation passive qui doit nous habiter à l’approche des beaux jours. Notre âme, comme la nature endormie par l’hiver, doit lentement se laisser envahir par lumière sans chercher à l’influencer, à la diriger, à la modifier. Comment pourrait-elle renaître autrement ? Lentement, elle doit défaire ses habits d’hiver, pour, doucement, s’excarner à nouveau.

Pour ce faire, il nous faut apprendre à recevoir, recevoir sans même chercher à donner. Que fait la fleur face à la lumière qui la nourrit ? Rien, si ce n’est l’accueillir humblement. Tout au plus tend-elle l’oreille face à ce « chant du feu dans la lumière ». Et puis, rien. Le songe. La douceur d’un soleil encore timide sur des pétales endormies. Telles sont les leçons enseignées par cette poésie printanière à laquelle il faut sans cesse se référer en ces jours heureux. Freiner les élans qui nous poussent dans toutes directions. Ralentir le pas. Se perdre dans les lueurs du soir couchant.

Mais, si l’on suit le raisonnement de Steiner, comment pourrait-on se laisser aller à la contemplation lorsque l’on aurait passé deux saisons à cultiver notre conscience intériorisée profonde durant l’hiver ? Comment poser un regard enfantin sur le monde après une période d’intense intériorisation ?

Pour répondre à cet apparent paradoxe, Steiner introduit le thème de la mort au cœur de sa pensée du printemps. En effet, ce n’est qu’en mourant à nous-mêmes, qu’en apprenant à nous départir de tout ce que l’on aurait accumulé durant les mois d’hiver – ou plus tôt d’ailleurs – que l’on pourra vivre le printemps pleinement. Il faut faire mourir le vieil homme en nous pour redonner sa place à l’enfant. À la naissance de l’univers printanier doit être corrélée un paradoxe apparent : la mort de notre conscience et la conscience de notre mort.

Devant le porche de la vie humaine, arrête :
À son fronton lis la parole des mondes.

Au cœur profond de l’âme humaine, pénètre :
Sens poindre en elle un univers naissant.

À la fin terrestre de l’homme, réfléchis :
Là tu trouves le tournant vers l’esprit.

Lire la parole des mondes sur le porche de la vie humaine tout en réfléchissant à la fin terrestre de l’homme, voici les injonctions de Steiner pour pouvoir appréhender le printemps en pleine conscience. La nature s’éveille, la conscience s’assoupit et tourne son regard endormi vers ses ténèbres intérieures. Ainsi, la conscience fait le chemin inverse de la nature : vers la lumière à l’automne, vers les ténèbres au printemps. Toutefois, loin de mourir vraiment, c’est dans cette mort apparente, cette simple veille, que l’esprit peut déployer sa force :

Par la vie, l’Esprit ne révèle jamais
Que sa force.
Mais il montre en mourant qu’il ne traverse
Toute mort
Que pour s’affirmer plus que jamais
Vivant.

Mort de la conscience pour renaître à nouveau, conscience de la mort pour vivre pleinement. C’est donc avec un regard de stoïcien qu’il faut aborder le printemps pour Steiner.

Ainsi, c’est avec beaucoup de sagesse et un effort pour tenter d’apaiser les élans d’une conscience qui ne demande qu’à s’excarner qu’il faut approcher le printemps, en s’efforçant, évidemment, de profiter des lueurs nouvelles qu’il nous apporte !