La « vie mixte » de Catherine de Sienne : un peu d’histoire  

Catherine de Sienne naît en 1347 dans une famille de 25 enfants, à Sienne, dans le nord de l’Italie. Comme Thérèse de Lisieux bien plus tard, dès l’enfance, elle se prend de passion pour les dominicains et décide de consacrer sa vie à Dieu. Ses parents lui refusant la vie de moniale, elle refuse quant à elle de se marier et, tout en restant laïque, décide de se mettre au service de l’Église. Après trois ans de réclusion, elle sort dans le monde, incarnant le modèle d’une « vie mixte » alliant l’action à la contemplation, refusant de renoncer à l’une ou à l’autre.

Son investissement dans l’Église se traduit par d’importantes missions diplomatiques. Dès le début du XIVème siècle, le Vatican est engagée dans un affrontement avec différents royaumes. À cela, s’ajoute un contexte de lutte entre les guelfes et les gibelins, deux factions s’affrontant pour la domination des villes européennes entraînant sans cesse des guerres nouvelles. En 1309, du fait de son contexte, le pape Clément V, tout juste couronné, décide de s’installer à Avignon : c’est le début de la papauté d’Avignon.

Sans trop entrer dans les détails, il nous fallait planter le décor de l’engagement de Catherine de Sienne : s’engager pour l’Église à cette époque ne pouvait se faire sans un courage et une volonté particulières. Sans cesse contestée, l’autorité de l’Église était en baisse. Catherine de Sienne, tout en pointant du doigt les failles de l’Église, n’en restait pas moins convaincue de la nécessité de son pouvoir temporel. Au moment où elle commence son engagement, sept papes se sont déjà succédés à Avignon. Désignée comme ambassadrice de Florence, elle est envoyée à Avignon en 1376 pour convaincre Grégoire XI, pape de l’époque, de retourner à Rome, ce qu’il fera quelques mois plus tard.

Parallèlement à ces actions diplomatiques, Catherine de Sienne a entretenu durant sa vie une importante correspondance aussi bien avec les papes qu’avec les haut membres du clergé européen. Ces lettres témoignent de sa conscience de la « crise spirituelle » traversée par l’Église et des différentes failles de cette dernière. Ainsi, avec une lucidité certaine, elle ne cessa d’inviter ses contemporains à lutter pour un renouveau du pouvoir ecclésiastique visant à un retour à la « nature primitive » de l’Église, éloigné des dérives de son époque.  

 

La « cellule intérieure » 

Parallèlement à cette vie, Catherine n’en reste pas moins « mystique » et mène une vie profondément contemplative. Elle publie de nombreuses œuvres dont les Dialogues dont nous allons tenter de résumer les enjeux. Dans cet ouvrage, elle reproduit un dialogue direct avec Dieu au cours duquel elle expose les grands enjeux de la foi chrétienne.

L’un des thèmes fondamentaux de la pensée de Catherine de Sienne est celui de la « cellule intérieure », thème qui sera repris par Thérèse d’Avilla. Une telle notion peut être résumé par l’idée que le Christ est avant tout intérieur, c’est-à-dire qu’il s’incarne et est présent en chacun : il se manifeste en l’homme lors de l’oraison, lors de sa quête de Dieu. D’une telle conception découle l’idée que la connaissance de soi et la connaissance de Dieu sont intrinsèquement liées : se connaître soi-même c’est connaître le Christ. Il y aurait une connaissance de soi en Dieu et une connaissance de Dieu en soi. L’enjeu d’une telle connaissance est évidemment de pouvoir connaître l’amour véritable : il ne saurait y avoir de véritable amour sans une connaissance préalable de Dieu.

Ces liens entre l’homme et Dieu qui s’illustrent dans la « cellule intérieure » sont particulièrement perceptibles lorsque Catherine de Sienne évoque la miséricorde. Thème prépondérant de son œuvre, la miséricorde – le pardon, l’absolution des péchés – parcourt ses Dialogues. La miséricorde apparaît pour Catherine de Sienne comme l’une des valeurs cardinales de la foi chrétienne : elle serait cette grâce dont l’homme, « créé à l’image de Dieu », est à même de jouir. Profondément ancré en l’homme, elle serait cette qualité profondément divine que l’homme est à même de développer : 

« O miséricorde qui s’écoule de ta divinité, ô Père Éternel, et qui gouverne, en même temps que ta puissance, le monde entier ! C’est dans ta miséricorde que nous avons été créés, dans ta miséricorde que nous avons été re-créés dans le sang de ton Fils. C’est ta miséricorde qui nous conserve, c’est ta miséricorde qui a fait jouter ton fils, sur les bras de la Croix, contre la mort avec sa vie, contre la vie avec sa mort. C’est là que la vie a vaincu la mort de notre péché et que la mort de notre péché a arraché la vie du corps de l’agneau immaculé. Qui a été vaincu ? La mort. Qui en a été la cause ? Ta miséricorde.

Ta miséricorde donne vie. Elle donne cette lumière qui permet de connaître ta clémence dans chaque créature, dans les justes comme dans les pécheurs. Au plus haut des cieux, ta miséricorde resplendit comme elle resplendit dans tes saints. »

En tant que faculté proprement divine à laquelle l’homme aurait accès, la miséricorde est le moyen pour Catherine de Sienne d’introduire dans son œuvre l’idée selon laquelle Dieu aurait donner à l’homme une dignité supérieure en lui permettant de se rendre pareil à son image. Nous retrouvons ici l’idée selon laquelle la connaissance de soi permet la connaissance de Dieu et inversement : l’homme attentif à sa faculté de pardon serait à même de percevoir la présence du divin dans une telle possibilité. En ce sens, c’est en se plongeant en lui-même et en observant ses qualités morales que l’homme serait amené à observer la présence de Dieu en lui : « Ouvre l’œil de ton intelligence et regarde en moi, et tu verras la dignité et la beauté de l’âme que j’ai créée à mon image ».

Ainsi, nous retrouvons l’un des traits que nous avons évoqué dans la majorité de nos articles : l’idée selon laquelle la connaissance double (de soi, du divin) serait à même de libérer l’homme – de ses fautes dans le cadre de la foi chrétienne telle que l’incarne Catherine de Sienne, du monde sensible dans le cadre de la philosophie plotinienne, de l’erreur et des troubles dans la pensée de Steiner.

 

La doctrine du Pont

Plus encore, l’un des traits que nous retrouvons également chez elle est la possibilité (voire la nécessité) de s’unir à cette connaissance, de ne faire plus qu’un avec elle. En effet, dans les Dialogues, Catherine de Sienne développe une métaphore particulièrement à même de cerner les enjeux de la théologie chrétienne, notamment à propos du péché originel. S’intéressant à la figure d’Adam, elle montre comment son péché aurait eu pour conséquence de séparer l’homme de la vie éternelle et de Dieu, séparation symbolisée dans son image par celle d’un fleuve où les hommes ne pourraient plus que se noyer. Pour traverser ce fleuve, apparaît l’image du Christ qui permettrait de passer au-delà de ce fleuve séparant l’homme de Dieu :

« Dès qu’Adam eut péché, accourut un fleuve tempétueux qui toujours frappe de ses eaux, apportant fatigues et tourments avec lui, et tourments venant du démon et du monde. Tous vous vous noyiez, car nul, avec toutes ses justices, ne pouvait rejoindre la vie éternelle. C’est pourquoi voulant remédier à tous vos maux, je vous ai donné le pont, mon Fils, afin que, passant le fleuve, vous ne vous noyiez, et ce fleuve est la mer tempétueuse de cette vie ténébreuse »

En ce sens, dans son œuvre, la parole du Christ serait le moyen par lequel l’homme doit passer pour remonter vers Dieu. Sans ce chemin, l’homme ne saurait accéder à la vie éternelle. Tout comme la connaissance de soi et de Dieu doit être motivée par la volonté, là encore nous retrouvons le rôle fondamental de la volonté (donc du libre-arbitre) pour trouver Dieu : pour pouvoir mener à bien cette traversée du pont, l’homme doit s’entourer de persévérance et d’espérance. Il doit être patient dans sa quête et ne jamais douter de sa réussite.

En ce sens, nous voyons bien dans quelle mesure elle aussi place la possibilité d’une union au cœur de sa pensée. Le pont, archétype de l’union, est le symbole auquel elle recourt pour parler du chemin de l’homme vers Dieu. Une telle image est également à mettre en perspective avec sa conception du rapport à Dieu, n’hésitant pas à utiliser, à l’instar de Saint Jean de la Croix, des métaphores nuptiales pour évoquer la mystique de l’épouse.

Ainsi, l’image du pont nous permet de distinguer Catherine de Sienne des différents penseurs ou philosophes que nous avons pu étudier. Si pour Plotin ou Steiner la connaissance de soi (à laquelle doivent s’ajouter certains « exercices spirituels » pour le premier) est suffisante en ce qui concerne la connaissance de Dieu, avec Catherine de Sienne, le rôle fondamental de la religion est sans cesse mis en avant. La religion (étymologiquement religare, ce qui relie, ce qui unit) est, selon elle, nécessaire pour que l’homme traverse le pont qui le sépare de Dieu. Si une telle position est évidemment à mettre en perspective avec le contexte dans lequel elle a vécu et avec ses actions pour la défense de l’Église et de la papauté, elle est à même de nous éclairer sur une vie proprement en prises avec le divin, cherchant aussi bien dans l’action que dans l’oraison, à vivre Dieu