« L’addiction est une affection cérébrale chronique, récidivante, caractérisée par la recherche et l’usage compulsifs de drogue, malgré la connaissance de ses conséquences nocives. »

 

Voici un sujet complexe et souvent délicat que celui des addictions. Méconnaissance des conséquences de certaines consommations, déni, refus de reconnaître la dépendance, repli sur soi, sont autant de pièges dans lesquels s’engouffre l’individu face à l’addiction.

Mais, avant de débuter notre analyse, quelques précisions doivent être apportées. Tout d’abord, si l’addiction peut revêtir des visages extrêmement divers, nous parlerons ici principalement d’addictions liées à la consommation de drogues et d’alcool. Les addictions comportementales (addiction aux jeux, aux écrans) et les addictions alimentaires secondaires (sucre, café, etc.) ne seront qu’abordées très partiellement à la fin de l’article. Ensuite, une autre précision doit être apportée : dans cet article, nous tenterons de montrer les bienfaits du yoga dans les processus de sevrage sans pour autant assimiler le yoga à une thérapie. Le yoga est avant tout une science, un art de vivre, qui ne peut pas se limiter à la guérison de telles ou telles maladies, de tels ou tels comportements. Il est avant tout un chemin, une voie nous offrant la possibilité d’un accomplissement toujours renouvelé, d’une union toujours plus grande de l’être.

Effectivement, il est dur de s’unir avec soi-même lorsque le corps est malmené par différents maux ; il est impensable d’accomplir un quelconque chemin si le corps et l’esprit sont sous le joug de produits aliénants. D’ailleurs, c’est certainement parce que l’homme moderne est assailli par des troubles toujours plus divers, aussi bien psychiques que physiques, que cette conception d’un yoga-thérapie est aujourd’hui aussi populaire.

Néanmoins, face au nombre d’études démontrant les bénéfices du yoga dans le traitement de nombreux maux, nous devons considéré le bienfondé d’une approche thérapeutique du yoga. Pour pouvoir profiter pleinement d’un tel enseignement il faut peut-être se limiter, quelques temps, à l’envisager comme une thérapie, comme une méthode pour arriver à la stabilité nécessaire à toute évolution. Ainsi, c’est tant les bénéfices physiques et psychologiques du yoga sur les addictions que la légitimité d’une conception du yoga comme thérapie qu’il convient ici d’interroger.

 

L’addiction : un phénomène avant tout physique ?

Sans entrer dans une description des effets des drogues sur le cerveau et les connections neuronales, nous pouvons simplement noter que les psychotropes et les drogues modifient et altèrent les différents états de conscience. La plupart bouleversent considérablement la conscience du temps, de soi, apportant, temporairement, un sentiment de bien-être voire même, parfois, une impression de plénitude. C’est ce laisser-aller de la conscience qui est recherché par les consommateurs. Plus encore, la détente (encore une fois provisoire) du système nerveux que provoquent certaines substances lors de leur consommation permet un relâchement physique, une sensation d’apaisement.

Tous les yogis le savent : à la fin d’une séance (à condition qu’elle ait été pratiquée dans les règles de la discipline), nous ressortons détendu, souvent vidés des troubles avec lesquels nous avions débuté la séance. Est-ce à dire que l’effet produit par le yoga est le même que celui des psychotropes et autres drogues ? Évidemment non. Et pour notre bien à tous d’ailleurs. À la différence de la consommation de produits en tous genres, le yoga agit physiquement sur le court, le moyen et le long terme. L’action sur le système nerveux est une action durable qui permet l’équilibre des deux systèmes nerveux : sympathique et parasympathique. De plus, l’influence du yoga sur le système lymphatique (dont nous découvrons aujourd’hui les liens avec le système nerveux) abonde également dans ce sens. Au niveau cérébral, une étude récente de la Faculté de Médecine de Boston a permis de mettre en évidence comment la pratique du yoga entraînait une augmentation de la production de l’acide gamma-aminobutyrique (GABA), principal neurotransmetteur inhibiteur, responsable de nos sensations de bien-être (le récépteur GABA est d’ailleurs la cible des anxiolytiques qui cherchent à stimuler sa production).

La pratique yogique permet d’offrir, progressivement et de plus en plus intensivement, un relâchement des tensions nerveuses, tensions à la fois causes et conséquences de la prise de drogues. Notons d’ailleurs que cette influence des drogues sur le système nerveux crée un cercle vicieux chez les personnes dépendantes : si l’on se tourne vers certaines consommations pour apaiser un esprit tourmenté, la satisfaction passagère de ces tensions va pousser l’usager à poursuivre sa consommation sans voir que cette même consommation est à l’origine d’une aggravation sans précédent de son système nerveux, nécessitant une augmentation de la consommation pour apaiser cet esprit qui n’était, finalement, pas si tourmenté que cela. Avec le yoga, l’effet physique recherché dans la consommation d’une drogue est ici offert au corps sans les innombrables effets secondaires de toutes les consommations.

Au-delà du simple apaisement apporté par les asanas, l’influence de la pratique régulière des pranayamas sur le corps et le cerveau n’est plus à démontrer. Une étude menée par le Trinity College de Dublin a mis en évidence les impacts de la respiration sur la régulation de la neuroadréaline, le neurotransmetteur responsable du stress dans ses bons (concentration, attention) comme dans ses mauvais aspects (anxiété, angoisse). Là encore, l’effet sur la régulation de cette hormone est un effet durable. Par exemple, une pratique régulière de nadi shodhana permet d’équilibrer ses corps, aussi bien physique que subtil : physiquement avec l’équilibre des systèmes sympathique et parasympathique, subtilement avec l’équilibre des deux nadis : ida et pingala.

Ainsi, si la consommation de drogue semble agir de façon bénéfique sur le court terme (détente, relaxation, apaisement), elle détruit le consommateur sur le moyen et le long terme. Le yoga, à l’inverse, si on l’entend ici uniquement en tant que pratique physique (asana et pranayama compris), a une influence bénéfique durable.

 

L’emprise du mental, le pouvoir de l’esprit et la méditation  

Toutefois, il serait réducteur de considérer l’addiction uniquement comme un phénomène purement physique. S’il cherchait initialement un bien-être, un terrain nouveau dans lequel égarer son esprit, un simple divertissement, le consommateur se retrouve pris dans une logique psychologique qui tend, peu à peu, à le dépasser. Aux symptômes physiques de l’addiction vient immédiatement s’ajouter l’emprise du mental, le poids de l’enfermement psychologique dans la consommation. Ce sont toutes les logiques connues de l’addiction qui s’emparent alors de l’usager : enfermement sur soi, désintérêt pour tout ce qui n’est pas lié à la substance, peur du manque, perte de la confiance en soi, etc. La liste est longue des troubles psychiques qui viennent annihiler tout espoir de rédemption.

Une nouvelle fois, le yoga peut aider à rompre le cercle de l’addiction. Si nous avons montré les bénéfices des asanas et des pranayamas sur le cerveau, nous n’avons pas encore évoqué les bienfaits de la méditation (dharana pour le yoga). Là encore, les études sont pléthoriques à ce sujet. Pour ne citer qu’elle, une récente étude de l’université d’Harvard a montré comment une pratique régulière de la méditation modifiait la structure de la matière grise (et ce, dès huit semaines de pratiques). La popularité des travaux et des écrits concernant la méditation (que ces travaux émanent de psychiatres comme Christophe André, de moines bouddhistes comme Matthieu Ricard) montre également l’intérêt d’une telle pratique pour le grand public. Un documentaire d’Enquête santé a d’ailleurs été consacré au sujet il y a un an.

Si on tente de s’intéresser plus précisément au lien entre la méditation et l’addiction, plusieurs choses nous apparaissent. Tout d’abord, nous pouvons supposer que la modification de la matière grise et l’apaisement du système nerveux qu’entraîne la méditation peuvent aider lors d’un processus de sevrage. L’esprit, retrouvant peu à peu sa stabilité et son calme, parvient à reconquérir le terrain rongé par l’addiction. Dans la tourmente d’un état psychique perturbé, aucune évolution n’est possible. Seul le calme de l’esprit est à même de déboucher sur une situation qui portera ses fruits.

Là encore, c’est toute la philosophie du yoga qui nous apparaît. Sans un état de paix, il est difficile de rompre avec des habitudes néfastes. Cet arrêt serait inévitablement vécu comme une frustration, tant physique que mental. À l’inverse, en cultivant une paix intérieure profonde, la logique de l’addiction nous apparaît peu à peu dans sa totalité. Quiconque cherchera la paix ne pourra continuer volontairement à s’infliger une violence, à la fois morale, psychologique et physique.

 

Le yoga comme thérapie et le yoga comme philosophie

C’est donc à ce concept de yoga-thérapie que nous en venons maintenant. Si le fait de considérer le yoga comme une forme de thérapie est problématique, c’est parce que cela met de côté ce que le yoga est avant tout : une philosophie. Le yoga n’est pas une thérapie que l’on pourrait appliquer à un patient, indépendamment de ses idéaux et de sa volonté. Ou, du moins, pas dans le cadre d’une addiction.

Si pour soigner des maux physiques, on pourrait envisager le yoga comme une thérapie momentanée (bien que cela revienne à nier l’influence de l’esprit sur le corps, et inversement), seul le fait de considérer l’approche philosophique du yoga peut véritablement aider les patients souhaitant rompre avec l’addiction. Comme il a été dit précisément, ce n’est que lorsque l’usager est habité d’une volonté ferme de vivre selon la non-violence (ahimsa) qu’il pourra marcher sur les traces du sevrage.

Certes, le yoga et tous les bénéfices que nous avons mis en avant sont une aide précieuse dans la logique du sevrage. Le consommateur est plus apaisé, plus calme, il retrouve peu à peu son équilibre : le corps et l’esprit entrent progressivement en connivence et peuvent, ensemble, dépasser le besoin de consommer une substance étrangère pour accéder à cet état d’apaisement. Toutefois, pour éviter les risques de rechute seule une approche complète du yoga peut être à même de véritablement porter ses fruits.

Cela vaut pour tous les problèmes d’ordre psychologiques et psychiques, où, sans un changement profond de l’individu, il ne saurait y avoir d’évolution. D’ailleurs, l’addiction peut ici être étendue à tous les comportements nocifs qui nous habitent : mauvaises habitudes, réactions émotionnelles, comportements impulsifs, caractère passionné, tous ces traits de caractère ne sauraient être endigué sans une acceptation plus vaste de la philosophie yogique. Nier le caractère évolutif du yoga en le considérant uniquement comme une thérapie sporadique, c’est nier son essence. Et, paradoxalement, c’est limiter ses effets thérapeutiques.

Multiplier les asanas pourrait rapidement s’avérer inutile sans un changement intérieur véritable, sans un travail quotidien pour embrasser la philosophie du yoga dans tous ses aspects, de la non-violence à la rigueur qu’elle exige, de la méditation à la joie qu’elle permet. Force est de constater qu’aujourd’hui, de plus en plus de fondations, de centres, de cours, tendent à faire du yoga ce qu’il n’est pas : tantôt une gymnastique esthétique à pratiquer en brassière, tantôt un remède miracle pour quiconque voudrait apaiser l’ensemble de ses souffrances en trois séances…

Or, tout comme la drogue apporte un soulagement passager du mental tout en le détruisant à long terme, ces conceptions du yoga, si elles sont séduisantes à première vue, nuisent à l’esprit du yoga qui ne pourrait être uniquement considéré comme un anxiolytique (puisque, finalement, tous deux agissent sur le GABA).

Le yoga est une science, une discipline rigoureuse, une philosophie complexe ; son aspect thérapeutique n’est qu’une branche, qu’une émanation de cette discipline et ne saurait faire perdre de vue ce que le yoga enseigne fondamentalement : l’union de tous les plans, l’équilibre profond, la paix intérieure, la quête vers ce sublime qui est en nous.

 

Sources 

Définition de l’addition : https://www.drogues.gouv.fr/comprendre/l-essentiel-sur-les-addictions/qu-est-ce-qu-une-addiction

Étude de la Faculté de Médecine de Boston sur l’acide l’acide gamma-aminobutyrique : https://www.bumc.bu.edu/2010/09/03/your-brain-on-yoga-calmer-more-content-according-to-busm-study/

Étude du Trinity College de Dublin sur l’influence de la respiration sur la neuroadrénaline : https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/psyp.13091

Étude de l’Université d’Harvard sur l’influence de la méditation sur la matière grise : https://news.harvard.edu/gazette/story/2011/01/eight-weeks-to-a-better-brain/

Documentaire « Méditation : une révolution dans le cerveau » : https://www.youtube.com/watch?v=JD2dv1TbhD8