Nous débutons aujourd’hui une série de trois articles consacrée à Krishnamurti, philosophe indien du XXème siècle. Connu pour les “causeries” qu’il donna dans le monde entier, Krishnamurti a passé sa vie à prôner une indépendance d’esprit capable de nous guider sur les sentiers de la vérité. Promouvant une révolution individuelle intérieure capable de modifier durablement la société et l’humanité, Krishnamurti déconcerta par sa philosophie aussi vaste qu’exigeante.

Avec Krishnamurti, l’homme est sans cesse renvoyé à sa responsabilité : lui seul peut s’emparer de son être pour le libérer de tout ce qui l’aliène et l’enchaîne. Il ne saurait recevoir aucune aide extérieure dans l’accomplissement de sa liberté. Cette question de la liberté étant centrale dans sa philosophie, il nous a semblé pertinent de commencer cette série d’articles par ce sujet.

Renoncement, conquête, art de vivre, qu’entend Krishnamurti lorsqu’il nous parle de liberté ? La liberté est-elle une quête accessible à tout un chacun ? Quels sont les obstacles que nous pouvons rencontrer sur le chemin de cet accomplissement ? Comment vivre cette liberté ? Ce sont toutes ces questions que nous tenterons d’aborder en analysant à la fois les obstacles majeurs à la liberté ainsi que la possibilité de vivre, quotidiennement, cette liberté.

 

La liberté comme indépendance : de la peur à la solitude  

Pour Krishnamurti, la liberté est indépendance ; elle suppose de libérer l’être des différents poids qui limitent son expansion. Le premier préalable pour atteindre à l’indépendance est la libération de la peur. En effet, la peur est centrale dans la pensée de Krishnamurti. Elle apparaît comme l’une des causes premières de nos tourments, comme le frein majeur à notre épanouissement. Comme il l’affirme : « quand il y a la peur, il y a aussi la jalousie, l’anxiété, la haine, la violence ». Pour lui, la peur est à l’origine d’un ensemble de sentiments destructeurs.

Toutefois, l’on peut être en mesure de s’interroger : comment se fait-il que la peur puisse être au centre de notre rapport au monde ? Il répond à cela de la façon suivante : selon lui, toute notre vie est bâtie sur la recherche du confort et de la sécurité. Ce confort peut être aussi bien matériel (nous nous épuisons ainsi à accumuler des biens et des richesses dans le seul but de nous assurer un confort matériel maximal), que relationnel (nous développerons cette question dans notre article consacré à l’amour) ou que spirituel (l’homme enfermé dans ses croyances est ainsi à l’abri de questionnements qui pourraient ébranler son confort spirituel). Ainsi, l’homme devient dépendant de son confort. L’indépendance, elle, devient chimérique : l’homme s’invente une liberté au sein même de sa prison où la sécurité prend le pas sur la liberté. Comme il le relève : « On cherche toujours de l’aide, on invente de nouvelles manières de se faire aider, on devient l’esclave des autres. Jamais on n’est libre de rechercher pour soi, d’être psychologiquement seul, complètement indépendant ».

L’homme, aliéné par son plaisir et son confort, effrayé par une solitude qu’il ne parvient à apprivoiser, ne cesse de multiplier les sources d’attachements pour pallier ces peurs. Que faire face à un tel constat ? Loin de proposer un modèle unique que tout homme pourrait suivre aveuglément, Krishnamurti invite son auditeur-lecteur à prendre lui-même le chemin de son indépendance. Seules la compréhension et la connaissance de nous-mêmes peuvent être à même de nous libérer. Pour s’extraire de la peur, il faut comprendre les mécanismes cette dernière. Et, si Krishnamurti ne propose pas un modèle unique à ses auditeurs-lecteurs, c’est dans la mesure où il y a autant de visages de la peur qu’il y a d’individus : chacun vit selon des peurs qui lui sont propres et qu’il se doit de comprendre pour s’en affranchir. Ainsi, se délivrer de la peur c’est comprendre les mécanismes par lesquels elle nous enchaîne ; comprendre le confort, la sécurité. Ce n’est qu’en cela que l’homme pourra être habité par un esprit chaste, c’est-à-dire un esprit libéré du plaisir et de la peur.

C’est ici qu’apparaît la subtilité de sa pensée. Être libre ce n’est pas tout quitter, ce n’est pas se retrancher sur des cimes enneigées ni s’isoler du monde et des hommes. Cette distinction entre isolement et solitude est d’ailleurs centrale dans sa pensée. S’isoler c’est rompre toutes ces relations pour s’épargner d’éventuelles souffrances sans pour autant être libre ; la peur y est centrale puisque l’isolement est guidé par la volonté d’éviter la souffrance. En ce sens, seuls le conflit et la violence peuvent résulter de l’isolement. Pour lui, l’humain ne peut se passer de relations (qu’il s’agisse de relations à l’autre, à soi, à la nature). En ce sens, toute tentative d’isolement ne saurait donner lieu à un quelconque épanouissement. À l’inverse, la solitude induit de cultiver un esprit qui ne dépend psychologiquement de rien : la présence d’autrui n’est jamais un obstacle pour celui qui ne dépend que de son esprit. Qu’il soit entouré d’une foule d’individus ou bien seul sur la montagne, celui qui est seul en esprit sera toujours libre, où qu’il se trouve.

En ce sens, la liberté passe par la délivrance psychologique de tous nos attachements. La libération est psychologique, intérieure. Nul besoin de quitter sa maison et sa famille pour être libre. Comme il le dit : « n’ayez aucun abri intérieur ni extérieur ; ayez, si vous le voulez, une chambre ou une maison, ou une famille, mais que cela ne devienne pas pour vous un refuge, une évasion de vous-mêmes ».

 

Mourir au passé : le temps et la liberté

Toutefois, la conquête de la liberté ne peut s’arrêter là. Pour Krishnamurti, à la délivrance des peurs, il faut adjoindre la délivrance du temps. Comme il l’affirme : « le temps est l’ennemi psychologique de l’homme. Notre action est basée sur le savoir et donc sur le temps, ainsi l’homme se trouve toujours esclave du passé ». Cette conception d’un passé dont l’homme serait l’esclave est partagée par de nombreux philosophes. Nietzsche, dans ses Considérations intempestives, en est sûrement le meilleur exemple. Toutefois, Krishnamurti se distingue de ces philosophes par une légère particularité. À la responsabilité du passé, il ajoute également la responsabilité du savoir et, par extension, de la pensée, dans ce processus d’aliénation.

Dans L’Urgence du changement, l’un des ouvrages retranscrivant ses conférences, le thème de la pensée y est largement abordé. Cette dernière est définie comme « une réaction de la mémoire, du passé ». Selon lui, tout ce que nous pensons provient de choses que nous aurions déjà enregistrées, vécues, entendues, vues, senties, etc. Jamais l’homme ne serait capable de penser spontanément quelque chose de nouveau, émanant uniquement de sa personne. Comme il le dit lui-même : « quand fonctionne la pensée, c’est le passé qui fonctionne et par conséquent il n’y a aucune nouveauté dans la vie. C’est le passé vivant dans le présent, se modifiant lui-même et modifiant le présent ». De cette omniprésence du passé dans le présent résulte l’impossibilité pour quiconque d’avoir un esprit neuf, un esprit libre : « le neuf ne peut prendre naissance que quand l’esprit n’est pas encombré ». Ainsi, pour rompre avec le passé faudrait-il d’abord rompre avec la pensée. Une nouvelle fois, ce n’est qu’en comprenant les mécanismes de notre pensée que nous pourrions nous en libérer : réaliser comment notre vision du monde est conditionnée par notre passé, par notre savoir, par l’ensemble des éléments infimes qui régissent nos actes depuis toujours, voilà comment se libérer de la pensée et, ce faisant, du passé.

L’image qui revient souvent dans ses causeries à propos de la libération du temps est celle de la mort. Pour être libre, il nous faut mourir chaque jour. La mort doit être apprivoisée, servir de modèle à la vie. Comme il l’affirme, seule la mort quotidienne à l’hier est à même de nous garantir une existence basée sur la création, sur la nouveauté, en somme, sur la liberté : « Comme il est nécessaire de mourir chaque jour, chaque minute à toute chose, aux nombreuses journées passées ainsi qu’à l’instant qui vient de s’écouler ! Sans mort il n’y a pas de renaissance, sans mort il n’y a pas de création. Le fardeau du passé engendre sa propre continuité, et les soucis d’hier redonnent vie aux soucis d’aujourd’hui ». Plus encore, cette philosophie de vie basée sur la mort permet également de rompre définitivement avec l’attachement, le plaisir et la peur que nous avons évoqués plus tôt. La mort est, pour Krishnamurti, la fin de l’attachement. En ce sens, elle permet la fin de toute peur et, de ce fait, elle nous offre la seule liberté capable d’engendrer l’amour vrai.

Une nouvelle fois, il nous faut insister sur la subtilité de sa pensée. Sa philosophie n’est aucunement une philosophie nihiliste morbide. Il n’invite aucunement ses auditeurs-lecteurs à refuser en bloc toutes les potentialités de la vie ; il ne les invite nullement à tout quitter pour vivre une vie de bohème, de moine errant, de mendiant. Le recours à la mort est ici une image. Une façon d’évoquer la nécessité pour l’homme de s’éveiller chaque jour avec une innocence nouvelle, refusant ainsi de perpétuer manies, expériences, attachements ou blessures. Chaque jour est un jour nouveau. L’hier n’existe pas plus que le demain.

Dès lors, la pensée de la mort est ici au service de la vie. Pour autant, elle n’abonde pas dans le sens des memento mori en ce qu’elle ne cherche pas à nous rappeler la finitude de toute chose. Vivre avec la mort chaque seconde, ce n’est pas s’angoisser devant le temps qui passe. Au contraire. La mort comme philosophie de vie suppose en réalité la fin des attachements abscons, le refus de la continuité, le rejet de la rigidité d’esprit. Mourir c’est en réalité renaître, chaque jour, neuf, innocent, pareil à l’enfant qui s’étonne de naître.

 

La liberté est un état

C’est justement sur ce point qu’il nous faut conclure cet article. La liberté, pour Krishnamurti, induit un rapport au monde bien particulier. Elle n’est pas une réaction, une décision, qui toutes deux émaneraient justement de la pensée. Bien plus que cela, elle est en réalité un état, autrement dit, une façon d’être-au-monde. Comme il l’exprime lui-même : « La liberté n’est pas une réaction ; la liberté n’est pas un choix. La liberté est pure observation, sans orientation, sans crainte, ni menace de punition, sans récompense. La liberté n’a pas de motif ; la liberté ne se trouve pas au terme de l’évolution de l’homme mais réside dans le premier pas de son existence. C’est dans l’observation que l’on commence à découvrir le manque de liberté. La liberté se trouve dans une attention vigilante et sans choix au cours de notre existence quotidienne. ». Nous le voyons ici, la liberté suppose une vision claire, une attention permanente, un état d’esprit qui s’exprimerait au quotidien.

Cette vision claire, dont il est question ici et que l’on retrouvera dans le prochain article où l’on évoquera le thème de la vérité dans sa philosophie, doit être envisagée comme une façon de penser le monde, de se penser soi (ou, plus exactement, de ne pas se penser à partir de soi). Sans entrer dans les détails ici puisque nous y reviendrons la semaine prochaine, l’accès à cette vision claire suppose d’imposer un silence absolu à sa pensée, de se détacher de son ego et de tout ce qui lui est attaché. Ce faisant, l’homme parvient à se libérer de la violence qu’il porte en lui. En effet, « se libérer de la violence signifie que l’on est libre de tout ce que l’homme a imposé à l’homme : croyances, dogmes, rituels, mon pays, votre pays, votre dieu, mon dieu, mon opinion, votre opinion ». La non-violence, ahimsa pour le yoga, ne pourrait se concevoir sans liberté.

Ainsi, la liberté doit se comprendre comme le travail de l’homme pour « n’être absolument rien ». Refuser l’ambition, refuser les agressions, refuser la résistance et l’ensemble des barrières que nous avons pu ériger en nous-mêmes sont autant de conditions nécessaires pour vivre dans cet état de liberté totale, vraie, pure. La liberté se conquiert, s’atteint. Une fois le processus achevé, elle est un état qui doit chaque jour se renouveler, une façon d’observer, d’aimer, de vivre.

Sans liberté, il ne saurait y avoir de vérité, notre perception étant sans cesse brouillée par nos pensées, ni d’amour, ce dernier étant entravé par nos peurs et nos plaisirs. La liberté est le premier pas de l’homme dans l’existence ; l’art le plus noble ; un hommage à la vie.