« Je vous demanderais de considérer mon point de vue. Je vous demanderais de venir regarder par ma fenêtre mon ciel, mon jardin, ma demeure. Vous verrez alors que l’important n’est pas ce que vous faites, ce que vous lisez, ce qu’on dit que vous êtes ou n’êtes pas. Ce qui compte, c’est que vous ayez le désir intense d’entrer dans cette demeure où habite la Vérité. Je voudrais que vous veniez la voir. Je voudrais que vous veniez la gouter… et non que vous me disiez “Oh, vous êtes différents, vous êtes au sommet de la montagne, vous êtes un mystique”. Vous me donnez à entendre des expressions et enveloppez ma Vérité de mots qui vous sont propres. Je ne veux pas que vous rompiez avec vos croyances. Je ne veux pas que vous reniiez votre nature. Je ne veux pas que vous fassiez des choses que vous n’estimez pas justes. Mais y-a-t-il quelqu’un parmi vous qui soit heureux ? L’un d’entre vous a-t-il gouté à l’éternité ? » 

Une telle citation est particulièrement appropriée pour débuter notre article sur la vérité dans la pensée de Krishnamurti. Reflétant à la fois l’optimisme de sa pensée (chacun ayant le pouvoir d’atteindre la vérité) et sa rigueur (chacun devant être à même de se tourner seul vers cette dernière), cet extrait pose les bases de ce qui va être ici notre sujet d’investigation : comment atteindre ce « pays sans chemins » qu’est la vérité ?

 

« La vérité est un pays sans chemins »

Pour Krishnamurti, la vérité, tout comme la liberté et l’amour, ne saurait être atteinte sans une profonde solitude, sans un travail personnel, intérieur. À de nombreuses reprises, lors de certaines causeries, certains auditeurs faisaient part de leur envie de se faire “enseigner” la vérité ; à ces questions, Krishnamurti répondait de la sorte : « Je puis être la porte mais c’est à vous de franchir cette porte pour trouver la libération qui se trouve au-delà ». Ainsi, loin d’être le résultat d’un quelconque enseignement, la vérité est le fruit d’une conquête personnelle, similaire en cela à la liberté. Une fois cette conquête menée, l’homme finit par faire un avec la vérité qui l’habite désormais : « en chacun se trouve le pouvoir de pénétrer dans la flamme et de devenir cette flamme ».

Soucieux d’aider ses auditeurs à aller vers la voie de la vérité sans pour autant les guider totalement, Krishnamurti ne cesse d’insister sur l’abandon que suppose la vérité. À l’instar de la liberté, elle est un renoncement. On ne saurait y parvenir en restant attaché à ce que l’on sait, à ce que l’on est. Elle est une aventure éminemment solitaire dans laquelle aucune aide ne peut nous être apportée. Comme il le dit : « L’esprit doit se libérer de toute autorité, n’admettre ni adeptes, ni disciples, ni modèles. Personne ne peut guider, éclairer quelqu’un d’autre. Vous seuls pouvez y parvenir mais vous devez demeurer tout à fait seuls ». L’esprit doit donc être vidé pour pouvoir prétendre à la vérité. 

Ce renoncement vise à éviter toute forme d’illusion venant entraver la conquête de la vérité. Sans l’abandon du passé, de notre conditionnement, nous ne pourrions posséder une quelconque vérité. En ce sens, la liberté apparaît comme un préalable à toute recherche de la vérité : « il faut être complètement libre, car si vous êtes ancrés à une certaine forme de croyance, cette croyance même empêche l’exploration de ce qui est éternel ». Mais, une nouvelle fois, loin de tomber dans un nihilisme abscons, Krishnamurti n’assimile aucunement l’abandon de la croyance à l’abandon de la religiosité ou de la spiritualité. Dans ses écrits, le concept d’esprit religieux occupe par ailleurs une place centrale. Il le définit de la façon suivante : « un esprit religieux est un esprit très concret. Il travaille avec les faits, avec ce qui se passe effectivement dans le monde extérieur et dans le monde intérieur. ». En ce sens, refuser le dogmatisme de la croyance n’est qu’un moyen d’accéder à “l’éternité” auquel a accès un esprit religieux, ayant véritablement conquis l’objet de sa foi. Cet esprit religieux, véritablement épris de liberté, découvre en lui un espace immense dans lequel se conjugue sacralité et vérité : « alors il y a cet espace, et non pas un espace qui entoure le centre ; et si l’on creuse encore, si l’on va au fond, alors il y a quelque chose de sacré qui n’a pas été inventé par la pensée et qui sans rapport aucun avec aucune religion ».

 

L’observateur et la chose observée : le dépassement des images et du temps

Si l’esprit religieux travaille avec « les faits », avec « ce qui se passe effectivement dans le monde extérieur et dans le monde intérieur » pour accéder à la vérité, cela suppose une certaine qualité d’observation. En effet, la vérité ne saurait être atteinte sans avoir appris au préalable, en plus d’une indépendance d’esprit, une faculté observatrice à même de nous dégager des images qui entravent notre vision claire des choses.

Dans nombres de ses causeries, Krishnamurti évoque la nécessité pour l’observateur en quête de vérité de s’unir avec l’objet de son observation. Là encore, nous voyons combien une indépendance d’esprit, une certaine solitude et une totale liberté sont nécessaires pour un tel acte : comment m’imprégner d’une réalité ou d’un objet si ma vision est entravée par les images issues de mon passé ? Ainsi, la vérité ne peut être atteinte que lorsque l’observation prend le pas sur le moi et sur tout ce qu’il entraîne avec lui : ses images, ses illusions, son passé. Ce n’est que de cette façon-là que l’esprit, ainsi libéré, est à même de s’unir avec ce qui l’observe, découvrant, de ce fait, la vérité de la chose observée. Chercher la vérité, c’est plonger en soi tout en faisant abstraction de soi. Un défi, une nouvelle fois.

Cette rupture avec le passé se fait, ici encore, au profit du présent qui devient la clé de voûte de la vérité. Seule la plongée totale et consciente dans l’instant présent est à même de dévoiler l’essence d’un phénomène, d’une réalité. Inutile d’aller chercher de l’aide dans de quelconques connaissances ; l’homme doit refuser les savoirs “de seconde main”, s’approprier la sagesse des Upanishad contenue dans la sentence suivante : « trouvez-le par vous-mêmes ». L’homme cherchant la vérité doit faire fi de lui-même, des images et du temps, baignant ainsi son esprit dans un état totalement neuf, épuré, pur.

 

De la pensée à l’état de non-savoir

Quitter la pensée, abandonner le mental et l’ensemble de son fonctionnement est le troisième impératif pour accéder à la vérité. Mais pour la quitter, faut-il encore la définir. C’est dans L’Éveil de l’intelligence et notamment dans les dialogues avec le physicien David Bohm que l’on retrouve exposée le plus distinctement sa conception de la pensée. Selon Krishnamurti, la pensée serait de l’ordre du temps, toujours ancrée dans le champ du connu, dans le passé. Cet ancrage ferait d’elle un processus mécanique, répétitif, en somme, stérile. À l’inverse, l’intelligence est tout ce que la pensée n’est pas : spontanée, libre, évolutive. En ce sens, la condition de l’éveil de l’intelligence serait la non-pensée. C’est dans cet éveil de l’intelligence, dans cette non-pensée, que la vérité pourrait poindre : cette dernière ne peut s’immiscer que dans l’esprit de celui qui cultive cet « état de non-savoir » qu’est la véritable intelligence.

Comme préalable à cet état de non-savoir, outre les différents éléments que nous avons déjà mis en avant (indépendance d’esprit, abandon du moi, cessation de la pensée), l’esprit doit être capable de troquer l’analyse pour l’observation : à l’analyse intellectuelle des phénomènes, l’homme doit préférer l’observation contemplative. Seule une observation passive est capable de mettre les éléments suffisamment à distance pour pouvoir, en réalité, s’unir à eux. Nous retrouvons ici un autre paradoxe inhérent à sa pensée : ce n’est qu’en observant de façon absolument passive et dépassionnée une réalité, qu’en l’éloignant de mon être, que je pourrais en saisir la réalité dans la mesure où aucune des images de mon esprit ne viendra s’immiscer entre elle et moi.

Qu’il s’agisse de la fin de la pensée ou de l’observation passive, ces deux réalités semblent venir se rejoindre dans sa vision de la méditation, seul véritable moyen d’accéder à la vérité. En effet, méditer n’est pas contrôler sa pensée, mais l’observer, la comprendre sans faire appel à l’intellect. « Méditer c’est comprendre ce qu’est le savoir », et, au-delà de cela, c’est « la fin du savoir ». En ce sens, la méditation apparaît comme l’horizon lointain de ce pays sans chemins qu’est la vérité. Mais là encore, tout comme la vérité, la méditation ne saurait s’apprendre, s’enseigner. Elle ne peut que se découvrir au travers d’un chemin à effectuer seul, au cœur du cœur.