Aujourd’hui, c’est à la question de l’amour dans la pensée de Krishnamurti qu’il convient de s’intéresser. Notion capitale dans son œuvre en ce qu’elle est la clé de voute dans laquelle s’unissent à la fois la liberté et la vérité, l’amour traverse toutes ses causeries qu’il alimente, justifie. En effet, lorsque certains reprochèrent à Krishnamurti d’ébranler les hommes dans leurs croyances et leurs convictions par la pensée qu’il véhiculait, il leur répondit : « Je ne peux pas m’empêcher de parler. Mon amour est plus grand que jamais, c’est plus vaste, plus profond, plus imprévisible que jamais et je ne peux pas le contenir en moi-même ». Cet amour qui guide ses paroles et qu’il ne peut ni cacher ni contenir mérite notre attention pour parachever ce cycle d’articles sur sa pensée.

Ainsi, tentons d’y voir plus clair en cherchant à définir ce qu’est l’amour pour Krishnamurti. Pour ce faire, nous procéderons principalement par la négative en cherchant à comprendre ce que l’amour n’est pas, pour mieux comprendre ce qu’il peut être.

 

Ce que l’amour n’est pas

Nombreuses sont les formules poétiques employées par Krishnamurti pour définir ce qu’est l’amour. Ces dernières ont généralement pour but de signifier à son auditoire comment l’amour ne saurait être assimilé à une possession quelconque. Aimer une personne au détriment d’une autre, ne saurait être de l’amour ; tout au plus s’agit-il d’une préférence. C’est bel et bien le sens des images suivantes qui permettent d’embrasser sa conception d’un amour totalisant, aveugle : « L’amour dans sa pureté est comparable au parfum d’une rose : à la disposition de tous. Le soleil ne se soucie pas de savoir sur qui il brule. On ne peut pas retenir un nuage dans une cage dorée ». Ses métaphores sont parlantes : qu’il s’agisse du parfum de la rose ou des rayons du soleil, l’amour est ici comparé à un état aveugle, destiné à tous et pour tous. En ce sens, il exclut toutes les distinctions dont on serait tenté de l’affubler. Comme il le dit : « L’amour vrai, le pur amour ne connaît pas de distinction, telles que mari, femme, enfant, père, mère. ». En ce sens, « l’amour personnel » devient une notion qui ne saurait avoir de sens. L’amour doit être donné sans distinction s’il veut être.

De plus, si l’amour n’est fait que de possessions, cela n’est pas sans entraîner de lourdes conséquences au niveau des relations que nous entretenons, aussi bien avec nous-mêmes, qu’avec autrui. L’individu, soucieux de chercher dans l’autre des moyens d’échapper à sa solitude et à lui-même, s’empresse de s’emparer de son amour pour le posséder et s’assurer de sa conservation. L’amour se voit alors rabaissé à son utilité ; il devient un moyen, un objet quelconque. Capable de nous détourner, un temps, de nos peurs, il est le moyen particulièrement adéquat pour éviter à l’homme d’affronter son existence : « Notre cœur étant vide, l’esprit dit : “Il me faut cet amour”, et nous cherchons l’accomplissement à travers une femme, un mari. Nous cherchons à devenir quelqu’un ou quelque chose, grâce à l’amour. Autrement dit, l’amour devient un accessoire utile ; nous nous servons de l’amour comme moyen de parvenir à une fin. ». L’amour est ainsi rabaissé à une forme de convoitise à même de nourrir l’ego.

L’amour, loin d’être une communion, devient une fuite de nous-mêmes, une échappatoire, un moyen d’échapper au vide qui nous emplit et que l’on ne parvient pas à transcender. En confondant l’amour avec nos peurs, nous annihilons toutes nos chances de connaître véritablement l’amour. Pour dépasser un tel constat, il nous faut apprendre à observer ce vide, cette solitude, à les dépasser, pour pouvoir prendre le chemin de l’amour. Tout comme pour la liberté, ce n’est que par une connaissance et une compréhension accrues de nous-mêmes et des mécanismes qui régissent notre pensée, que l’on saura à même de vaincre ce qui nous limite : « L’esseulement, le désespoir et la misère que vous éprouvez loin de la personne que vous aimez existaient avant que vous tombiez amoureux. Ce que vous appelez amour est seulement une excitation, le camouflage momentané de votre vide. Vous vous évadiez de l’isolement à travers une personne, vous vous serviez de cette personne pour le dissimuler. Votre problème n’est pas cette relation amoureuse, mais c’est plutôt le problème de votre propre vide. S’évader est très dangereux car, ainsi que la drogue, cela cache le vrai problème. N’ayant pas d’amour à l’intérieur de vous-mêmes vous cherchez quelque amour qui vous emplira de l’extérieur. Ce manque d’amour est votre isolement et quand vous verrez la vérité de ce fait vous ne tenterez plus jamais de la combler de l’extérieur avec des objets ou des personnes. »

 

Connaître l’amour

Est-ce à dire que toute relation amoureuse est vaine ? Qu’il ne saurait y avoir de relation viable, saine, basée sur l’amour vrai et non sur la peur, le plaisir ou la dépendance ? Une nouvelle fois, ses paroles nous laisse espérer qu’une bataille peut et doit être menée sur ce front-là : avec une sincérité, une connaissance de lui-même et une volonté profonde de changement, l’homme est à même de dépasser ce qui nuit à son amour. L’amour est un chemin qu’il nous faut emprunter et sur lequel il faut sans cesse purifier ce qui l’entrave. Si les différentes émotions et les différents sentiments qui nuisent à l’amour sont nombreux et parfois dûment dissimulés par notre mental, il est toutefois possible de les éliminer pour tendre vers l’amour. Pas à pas, il faudra éloigner ses peurs et ses velléités de possessivité pour pouvoir développer des relations saines, indépendantes, où l’autre n’est plus une occasion pour se fuir soi-même : « Le conflit n’existe pas dans le sentiment d’être amoureux. Le sentiment d’être amoureux est entièrement sans conflit. Il n’y a aucune perte d’énergie dans le fait d’être amoureux. La perte d’énergie est dans le sillage, dans tout ce qui suit la jalousie : la possession, le soupçon, le doute, la peur de perdre cet amour, le besoin constant d’être rassuré, en sécurité. ». En ce sens, il n’est aucunement antithétique d’aimer et de construire une relation, un foyer, une famille, du moment que ces choix sont guidés par la conscience et par le cœur et non par la peur ou le plaisir. Comme il le dit : « N’ayez aucun abri intérieur ni extérieur ; ayez, si vous le voulez, une chambre ou une maison, ou une famille, mais que cela ne devienne pas pour vous un refuge, une évasion de vous-mêmes ».

À ce propos, une précision doit être émise. Refuser la possessivité en tant que sentiment, ne revient pas à exalter le libertinage, les plaisirs charnels ou les relations amoureuses démultipliées. Bien au contraire. L’amour ne saurait être défini comme un plaisir. Une nouvelle fois, nous sommes face à une difficulté puisque « le plaisir est pour nous d’une importance extraordinaire. C’est lui qui dicte nos actions. Nous fuyons tout ce qui est douloureux, et nous ramenons toute chose aux valeurs, aux critères qui sont ceux du plaisir. ». Mais, faire entrer l’amour dans la sphère du plaisir, c’est chercher à reproduire sans cesse des états agréables et, une nouvelle fois, tomber dans une relation de dépendance. Nous retrouvons une nouvelle fois le même problème soulevé par l’idée d’un amour-possession entraînant un repli sur soi : « Quand la passion a une cause, elle se change en désir. Quand la passion a un objet – que ce soit une personne, une idée, un projet – elle devient une source de contradictions, de conflits, d’efforts. Vous faites des efforts pour accéder à un certain état, ou vous y maintenir, ou pour retrouver un état passé et enfui. Mais la passion dont je parle n’engendre ni la contradiction ni le conflit. N’étant en aucune manière l’idée à une cause, elle n’est donc pas un effet ».

Ici, nous arrivons au point central de sa définition de l’amour. Nous avons, jusqu’ici, défini l’amour selon la négative : l’amour n’est pas la possession, l’amour n’est pas la peur, la dépendance, la jalousie, le plaisir, etc. Ces précisions ayant été émises, il s’agit désormais de tenter de définir ce qu’est l’amour. Au début de l’article, nous avons évoqué les métaphores avec lesquels il évoque l’amour. Le parfum de la rose, les rayons du soleil, sont autant d’images particulièrement parlantes pour comprendre sa conception de l’amour. Si elles insistent sur le fait que l’amour ne s’adresse aucunement à un individu en particulier, elles montrent aussi la constance de l’amour, son caractère absolu, permanent. Du moment que la rose est, son parfum ne cesse de se répandre. De la même façon, l’homme qui aime véritablement ne saurait se défaire de son amour au grès des individus, des circonstances. Pareil à la liberté, l’amour est un état d’être qui se conquiert et s’entretient au quotidien.

À ce propos, les très belles paroles de Krishnamurti suite à la mort de son frère Nitya sont à même de nous éclairer et de conclure sur cette force qu’est capable de produire l’amour lorsqu’il devient un état d’être. Quelques jours après la mort de Nitya, après avoir été profondément ébranlé par cette perte (les deux frères étant très proches durant leur vie), il écrit dans l’une de ses correspondances les mots suivants : « Une force nouvelle court dans mes veines et une nouvelle compassion, une nouvelle compréhension, naissent de la souffrance passée. Je sais maintenant qu’il existe une beauté vraie dans la vie, un vrai bonheur qui ne peut être brisé par aucun événement physique, une grande force qui ne peut être affaiblie par des événements éphémères, et un grand amour permanent, impérissable et invincible ». De telles paroles écrites au lendemain d’une des plus grandes pertes de sa vie sont certainement à même de mettre en lumière la sagesse de Krishnamurti dont il faut, sans doute, s’imprégner encore aujourd’hui.

L’amour est un état qui ne dépend de rien, si ce n’est de la force de chacun de cultiver sa flamme et de répandre sa lumière.

Ainsi s’achève ce cycle d’articles consacré à la pensée de Krishnamurti. N’hésitez pas à nous faire part, par e-mail ou directement auprès des enseignants, de vos envies concernant les articles. Le prochain article sera consacré au Swara yoga, notamment tel que l’a défini Swami Satyananda Saraswati.

Pour ceux qui seraient intéressés, la rédaction de ces articles s’est appuyée sur les ouvrages suivants :
Krishnamurti, Se libérer du connu (1969), Paris, Le Livre de Poche, 1995.
Krishnamurti, L’Éveil de l’intelligence (1973), Paris, Stock, 1995.
Krishnamurti, De l’amour et de la solitude (1993), Paris, Le Livre de Poche, 2004.
Mary Lutyens, Krishnamurti : Les années d’éveil, Paris, Arista, 1991.
Mary Lutyens, Krishnamurti : Les années d’accomplissement, Paris, Arista, 1991.
Mary Lutyens, Krishnamurti : La porte ouverte, Paris, Arista, 1999.